À Caroline Commanville
Chère Madame,
Votre lettre m’a fait du bien, car je suis dans un état moral vraiment triste. Plus la mort du pauvre Flaubert s’éloigne, plus son souvenir me hante, plus je me sens le cœur endolori et l’esprit isolé. Son image est sans cesse devant moi, je le vois debout, dans sa grande robe de chambre brune qui s’élargissait quand il levait les bras en parlant. Tous ses gestes me reviennent, toutes ses intonations me poursuivent, et des phrases qu’il avait coutume de dire sont dans mon oreille comme s’il les prononçait encore. C’est le commencement des dures séparations, de ce dépècement de notre existence, où disparaissent l’une après l’autre toutes les personnes que nous aimions, en qui étaient nos souvenirs, avec qui nous pouvions causer le mieux des choses intimes.
Ces coups-là nous meurtrissent l’esprit et y laissent une souffrance continue qui demeure en toutes nos pensées.
Ma pauvre mère, là-bas, a été bien frappée, et il paraît qu’elle est restée toute seule enfermée dans sa chambre pendant deux jours entiers, pleurant. Pour elle, c’est le dernier vieil ami disparu ; c’est la vie désormais sans écho de tous les bons souvenirs de sa jeunesse ; c’est ne plus jamais pouvoir réciter avec personne cette « litanie des : Vous en souvient-il ? »
Je sens en ce moment d’une façon aiguë l’inutilité de vivre, la stérilité de tout effort, la hideuse monotonie des événements et des choses et cet isolement moral dans lequel nous vivons tous, mais dont je souffrais moins quand je pouvais causer avec lui ; car il avait, comme personne, ce sens des philosophies qui ouvre sur tout des horizons, vous tient l’esprit aux grandes hauteurs d’où l’on contemple l’humanité entière, d’où l’on comprend l’« éternelle misère de tout ».
Voilà, madame, des choses tristes, mais les choses tristes valent mieux, lorsqu’on a le cœur affligé, que les choses indifférentes.
Si M. Commanville venait par hasard à Paris, je serais bien aise de causer avec lui. Voici pourquoi. Lapierre a commencé étourdiment la souscription qui se trouve maintenant arrêtée et même menacée d’être manquée par suite de cet empressement un peu inconsidéré. Tous les jours des amis de Flaubert viennent m’en parler et me demandent ce que vous allez faire. Je crois que, pour réussir, il faudrait organiser cela tout de suite, très sérieusement. Mais, pour cela, il faut connaître vos intentions.
Croyez, chère Madame et amie, à mon dévouement respectueux, profond et fraternel, et présentez, je vous prie, mes meilleurs compliments à votre mari.