Publication : Maupassant Guy de, Correspondance, tome II, pp. 18-19, édition établie par Jacques Suffel, Le Cercle du bibliophile, Évreux, 1973, avec notes de l’auteur.
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À sa mère

[Fragment]
Étretat, ce mardi [janvier 1881 ?].
Ma bien chère mère,
Je t’écris sur un coin de table dans notre petit salon. Les deux chiens fort maigres, mais gais et bien portants, sont couchés à mes pieds, Matho me dérange sans cesse en se frottant contre ma jambe. Daphné est tout à fait guérie.
Quant à moi je me mouche, j’éternue, envahi par un affreux rhume de cerveau, car j’ai voyagé toute la nuit par un froid de cinq degrés, et je ne peux pas m’échauffer dans notre maison glacée. Le vent froid souffle sous les portes, la lampe agonise, et le feu vif m’éclaire, un feu qui grille la figure et n’échauffe pas l’appartement. Tous les objets anciens sont autour de moi, mornes, navrants, aucun bruit ne vient du village mort, sous l’hiver. On n’entend pas la mer.
J’ai froid plus encore de la solitude de la vie que de la solitude de la maison.
Je sens cet immense égarement de tous les êtres, le poids du vide. Et au milieu de cette débandade de tout, mon cerveau fonctionne lucide, exact, m’éblouissant avec le Rien éternel. Cela a l’air d’une phrase du père Hugo : mais il me faudrait beaucoup de temps pour rendre mon idée claire dans un langage précis. Ce qui me prouve une fois de plus que l’emphase romantique tient à l’absence de travail.
Il fait très froid tout de même et il fait lamentable.
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Je ferme celle-ci bien vite, car la poste part à 6 heures, la terre étant couverte de neige.
Pourvu que je ne sois pas bloqué ici.
Adieu, ma bien chère mère, je t’embrasse bien tendrement et longtemps de tout mon cœur.
Ton fils,
Guy de Maupassant
J’ai presque fini ma nouvelle1 sur les femmes de bordel à la première communion. Je crois que c’est au moins égal à Boule de Suif, sinon supérieur.

1 La Maison Tellier.