Publication : Maupassant Guy de, Correspondance, tome III, pp. 217-218, édition établie par Jacques Suffel, Le Cercle du bibliophile, Évreux, 1973, avec notes de l’auteur.
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À sa mère

[Paris, fin avril ou début mai 1891.]
Ma bien chère mère,
Quelques lignes seulement car Grancher me défend absolument d’écrire, ce qui amène toujours des contractions de l’œil à éviter jusqu’à guérison.
Le mieux que je t’ai annoncé continue, non pas que je sois rétabli, mais j’engraisse, la figure est revenue. Je n’ai plus à lutter que contre les névralgies des mâchoires et les insomnies. Les névralgies des mâchoires dureront jusqu’à ce que la plaie de la dent arrachée soit fermée. Le mieux, en arrivant ici, a été instantané et a sans cesse continué. Grancher croit qu’il faut que je reste ici encore quinze jours à trois semaines afin que je reprenne des forces. Il croit que le climat de Nice est la seule cause de cette rude secousse. Il dit ceci : « Vous avez à Paris un appartement grand et sain, à dix minutes du bois de Boulogne et vous allez, juste en été, dans une ville de poussière, de rues aveuglantes et sans campagne autour de vous. Je vous veux dans la verdure ou sur la mer. Essayez de votre bateau, vous y pourrez faire une excellente cure : mais si vous séjournez à Nice vous retomberez certainement, car je ne vois rien de plus excitant que l’air de cette ville en été. Passez-y huit jours de temps en temps, n’y restez jamais, sauf en hiver où elle a des avantages sérieux sur Paris. » Je te répète ses paroles textuelles et je crois qu’il a raison, tant je me suis senti calmé en rentrant ici.
Il pense que la mer peut me faire un grand bien par la très belle et très chaude saison où nous allons peut-être entrer. Il a fait très beau ici, hier et avant-hier, aujourd’hui temps brumeux et très chaud. Je me promène tous les jours au bois de Boulogne dont certains bouts sont absolument solitaires et jolis. On me défend de marcher trop, rien que des promenades reposantes. Mes yeux eux-mêmes vont un peu mieux. Tu en as la preuve par cette lettre bien plus longue que je n’aurais cru. Puis moi, je sens ce bien-être de la santé qui me revient. Peux-tu m’envoyer par colis postal deux bouteilles laissées sur une de mes commodes. Une assez grosse contient une drogue qui sent l’acide phénique, c’est une eau dentifrice, l’autre porte une étiquette anglaise c’est de l’eucalyptus.
Adieu, ma bien chère mère, je t’embrasse de tout mon cœur, j’embrasse Simone et j’envoie mille choses affectueuses à Marie-Thérèse.
Ton fils,
Guy
Il y a deux lettres, à toi adressées, dans la correspondance de Flaubert que je te porterai1.

1 Correspondance de G. Flaubert (Édition Charpentier, t. III), volume publié en 1891.