Publication : Maupassant Guy de, Correspondance, tome III, pp. 241-243, édition établie par Jacques Suffel, Le Cercle du bibliophile, Évreux, 1973, avec notes de l’auteur.
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À Henry Cazalis

[Fragment]
Aix-les-Bains [septembre 1891].
Les suites de notre longue promenade en voiture découverte prennent en moi la tournure d’une maladie grave.
Vous savez qu’en réponse au billet de Madame Cazalis m’annonçant que vous viendriez me prendre à 10 h. ¾ je lui dis en quelques lignes que je ne pourrais pas vous accompagner Landolt m’ayant scrupuleusement interdit de sortir jamais en voiture découverte, quel que soit le temps hiver comme été. Il affirme que l’affaiblissement des yeux de presque toutes les parisiennes entre trente et quarante ans vient de l’emploi de ces voitures qui amènent infailliblement des rhumatismes des nerfs de l’œil.
À moi il l’interdit absolument. J’obéis. L’autre soir, tenté par la beauté de la nuit je proposai une promenade au lac dont ma vue souffrit cruellement le lendemain.
Hier quand vous êtes venu, vous m’avez ému parce que vous étiez attendri par ma lettre. Je vous suivis.
Au bout de dix minutes je sentis des douleurs intolérables dans le globe des yeux. Je ne dis rien mais j’avais une envie folle de descendre de voiture et de revenir à pied. Je ne l’ai pas fait à cause de Madame de K... chez qui j’aurais déterminé la même résolution, ce qui nous aurait ramenés tous trois à Aix.
Bientôt mon ventre me fit souffrir horriblement à la suite de trépidations et, vers la fin de la course l’immobilité de mes jambes dans l’air froid fit naître des douleurs des genoux.
Au retour Mme B... devina mon état et voulut absolument prendre ma place1. J’étais si perclus de névralgies que l’idée de prendre le train m’effraya par l’attente dans la gare. Nous repartîmes et lorsqu’on fut au bord du lac mes yeux me piquaient comme des charbons et mes genoux me faisaient grand mal. Je me sentais si malade que je refusai l’invitation obstinée que cette si amusante jeune femme m’adressait. Je rentrai chez moi paralysé. Puis des accès de toux épouvantables me prirent avec une douleur aiguë dans le poumon droit. Je ne voulais pas manger. François me força à aller au restaurant voisin, je pus à peine avaler une tranche de gigot et une tasse de thé. La migraine me reprenait. J’attendis 9 h. ½ pour me coucher avec l’estomac vide, et moi qui ne dois plus je m’endormis profondément. Je fus réveillé à 2 heures du matin par des écoulements des fosses nasales, comme ceux que j’eus ici l’an dernier après des promenades par des soirées humides. Je vous consulterai à ce sujet. J’éprouvais aussi de vives douleurs de mes maxillaires toujours malades depuis les travaux des dentistes dans mes sinus. Enfin les yeux me brûlaient. Alors je m ’aperçus que j’étais glacé. J’avais sué d’une telle façon que mon matelas était complètement traversé. Je réveillai François. Mon linge de corps ruisselait. Mon domestique, mon lit double ayant quatre matelas, mit celui du dessous au-dessus du premier et changea mes draps. Je toussais toujours avec les mêmes douleurs dans la poitrine. [...] État nerveux terrible.
Je me recouchai et je me rendormis tout de suite jusqu’à 5 heures du matin. Je me réveillai alors tenaillé par les mêmes douleurs et la même toux ayant trempé de la même façon l’autre matelas. Je fis moi-même le transport de ce matelas sous le voisin. Je changeai de linge de nouveau. Et je me recouchai. J’allais encore me rendormir et resuer quand tambours et clairons sonnèrent pendant une heure pour le départ de la troupe. Alors ce furent en moi des hallucinations comme après la piqûre de cocaïne... Qu’est-ce que tout cela signifie. Je souffre beaucoup dans le poumon droit à chaque coup de toux. Mon ventre est douloureux à ne pas le toucher, mes yeux sont en des nuages de lait. Mes boyaux grondent. Je tousse beaucoup mais à la façon d’un rhume qui vient. Je crois pourtant que c’est nerveux.
Je voudrais bien que vous m’auscultiez de nouveau, mon cher ami. La cassure interne est-elle plus grave que nous ne pensions ? mais non car je souffre presque autant de l’autre côté non pas en toussant, mais en palpant, et dans les genoux.
La toux me martyrise le ventre. Pas de veine ici décidément.
[Formule d’amitié]
C’est dans les mâchoires et les sinus que je souffre le plus.
Guy de Maupassant

1 t Maupassant veut dire que Mme B. (Brun-Chabas ?) lui a proposé de retenir sa place au chemin de fer.