Premier éclair
Le soir, à ce moment où la nuit est si sombre
Que le voyageur tremble et craint de voir dans l’ombre
Quelque fantôme errant au fond des grands bois noirs,
À l’heure où le hibou s’enfuit des vieux manoirs,
Je monte exténué par le mal qui m’accable ;
Sans courage, brisé, je m’assieds à ma table,
Délivré cependant des regards des humains.
Et puis je reste là, le front dans mes deux mains.
Alors je vois soudain surgir la chaste image
D’une enfant de quinze ans, au pur et beau visage.
Elle pleure, et pourtant l’amour brille en ses yeux.
Libres de tout réseau ses noirs et longs cheveux
Retombent sur son cou et flottent avec grâce...
Elle approche et se penche et son beau bras m’enlace.
Alors fixant sur moi de douloureux regards,
Elle me dit : « Adieu — je t’aime et toi tu pars. »
Quand un volcan soudain éclate au sein des ondes
La mer bouillonne et monte et sous les eaux profondes
Un bruit gronde, effrayant — l’air est lourd, le ciel noir —
Le matelot se signe et ne peut concevoir
D’où vient qu’avec ce bruit la mer monte et s’agite.
Ainsi dans cet instant une douleur subite
Me mord le cœur, montant comme un flot furieux
Qui m’oppresse et m’étrangle ; et pas de pleurs aux yeux
Mais du sang... Ma gorge est sèche, aride et brûlante,
Le front froid. La douleur muette, aiguë, ardente,
Me brise... Je retiens un immense sanglot
Qui m’étouffe, montant de mon cœur au cerveau.
Mais quelle est, dieu puissant, cette ombre transparente
Qui prend pour me tromper les traits de mon amante ?
Comme elle est jeune et belle... Ah, dis-moi, n’es-tu pas ?
Mais voyez, on dirait qu’elle parle tout bas —
C’est elle — dieu clément !... que sa taille est légère —
Elle vient et paraît ne pas toucher la terre.
La Muse
Je t’ai vu pleurer, j’aime tes douleurs,
Enfant, car je suis la muse des pleurs.
C’est moi qui bénis, qui prie et qui chante,
Qui parle à l’amant de sa belle amante.
C’est moi qui console, ah, viens dans mes bras.
Je suis chaste et pure et ne trahis pas.
Viens pleurer ensemble enfant, car les larmes
Au lieu d’attrister ont souvent des charmes.
Le Poëte
Perfide tentatrice, arrière, loin de moi.
Fuis, fuis, trompeuse image, éloigne, éloigne toi.
Eh quoi ! ne sais-tu pas que l’on veut quand on aime
Conserver tout son mal jusqu’à l’heure suprême ?
Je l’aime, et pour l’aimer je consens à souffrir.
Je l’aime, et pour l’aimer je voudrais bien mourir.
Je l’aime, et je chéris le chagrin qui m’accable :
Je voudrais devenir encore plus misérable.
Arrière, loin de moi... Je garde ma douleur
Comme un dépôt sacré qu’elle laisse à mon cœur.
Si, comme de l’Etna sort et bondit la flamme,
Le flot de mon malheur jaillissait de mon âme,
Je verrais fuir ma force et ma vie avec lui,
Comme un lac sur lequel soudain la foudre luit,
S’entrouvre et laisse voir au paysan stupide
Un lit tout desséché couvert de sable aride.
La Muse
Non, je ne veux pas te faire oublier,
Je veux avec toi chanter et prier.
Je viens, mon enfant, pour te parler d’elle,
Te dire toujours qu’elle est chaste et belle.
Je viens par mes chants bercer ta douleur,
Car des grands chagrins la Muse est la sœur.
Non, tu ne peux pas mourir à ton âge.
Écoute : le vent berce le feuillage,
L’oiseau des douleurs chante auprès de toi
Oh viens mon enfant pleurer avec moi.
Le Poëte
Eh quoi, je sens les pleurs couler de ma paupière
Et mon cœur tout entier s’ouvre pour la prière,
Comme un frêle rameau séché par le soleil
Se redresse au matin et monte vers le ciel.
La Muse
Eh quoi, tu pâlis ô jeune poëte...
Craintif et tremblant tu courbes ta tête.
Tout ton front bouillonne et brûle ta main,
Car un feu nouveau s’agite en ton sein.
Ainsi, quand soudain souffle la tempête,
Le vent du vieux chêne incline le faîte
Mais l’arbre puissant rit de son effort.
Le tendre arbrisseau plus jeune et moins fort
Agite ses bras privés de feuillage,
Mais sa cime un jour bravera l’orage.
Ainsi ne crains rien, l’inspiration
Est moins forte, enfant, que la Passion ;
L’une fait souffrir : elle est belle et folle ;
Mais l’autre souvent guérit et console.
Chante, ô mon poëte, et chante toujours,
Car la lyre est sœur des tristes amours.
Le Poëte
Flots, rochers et vallons, témoins de mon ivresse,
Bonheur évanoui, ô soir plein d’allégresse,
Quand je la vis, tremblante et pâle sur mon sein,
Que pleurant, dans mes mains, elle posa sa main,
Quand elle dit : « je t’aime », ô divine folie,
Tout se remplit pour moi de chants et d’harmonie ;
Enivré de bonheur, d’amour, et passion,
Je sortis, succombant à mon émotion.
Alors ainsi qu’un fou et doutant de moi-même,
Je me mis à courir en criant : « Elle m’aime ! »
Et je croyais que tout partageait mon amour.
Je disais : « Elle m’aime » et je courais toujours,
Elle m’aime, mon Dieu !... Ô sublime nature,
Pour moi n’est-elle pas, et trop belle et trop pure !...
Je courais, et le vent soulevait mes cheveux,
La mer était houleuse et le ciel orageux,
Mais rien ne me touchait ; dans mon bonheur suprême,
Je criais aux rochers : « Savez-vous qu’elle m’aime ? »
J’appelais les grands bois témoins de mes amours,
Les vallons et les flots... et je courais toujours...
La mer en mugissant bondissait sur la plage,
Mais ses lourds grondements et les bruits de l’orage
Retentissaient moins haut que les voix de mon cœur...
Rien ne peut contenir cet immense bonheur,
Car le ciel est trop bas, l’horizon trop étroit
Et l’univers entier est trop petit pour moi !!!!
Elle m’aime, et je vis, et je sais qu’elle m’aime !
Dieu puissant, Dieu clément, c’est là le bien suprême !
Ô céleste bonheur, immense volupté,
De penser qu’on vous aime et qu’à votre côté
Comme un ange gardien est l’amour d’une femme,
Que sa pensée en vous habite comme une âme,
Qu’elle tremble et frémit au son de votre voix,
Qu’on est heureux d’aimer pour la première fois...
Mais — bonheur mensonger, illusion, mirage,
Ô muse, je me meurs, ô — soutiens mon courage.
La Muse
Chante, ô mon poëte, et chante toujours,
Car la lyre est sœur des tristes amours.
Le Poëte
Muse des pleurs, console ma tristesse.
Un mal profond me tourmente et m’oppresse.
Quand je partis, je reçus une fleur,
Gage d’amour, symbole de douleur.
Triste fleurette à peine encore éclose,
Tu te fanais, pauvre bouton de rose,
Car ni soupirs, ni prières, ni pleurs,
Oh, rien ne peut conserver tes couleurs.
Peut-être ainsi que la fleur éphémère
Se fanera son amour passagère —
Amour et passion, bonheur que j’ai rêvé,
Faut-il donc que si tôt tu me sois enlevé ?
N’as-tu fait que passer pour torturer mon âme
Pour consumer mon sein par une horrible flamme ?
Peut-on quand on a cru posséder le bonheur,
Quand l’amour a touché de si près notre cœur,
Le voir évanouir comme un peu de fumée
Sans avoir le cœur mort et l’âme consumée ?…
N’es-tu venue à moi que pour me voir souffrir ?
Ô Muse, laisse-moi, car j’aime mieux mourir…
La Muse
Si ton amante est infidèle
Ne suis-je pas et chaste et belle ?
Je suis la fille d’Apollon,
Et je puis t’accorder un don
Qui console ceux qu’on oublie,
Ô poëte, c’est le génie !
Rouen, octobre 1868