Rêverie au clair de lune
Quand tout semble dormir dans l’immense nature,
Quand l’univers entier est pensif et sans voix,
À l’heure où l’on n’entend que l’onde qui murmure
Et le doux rossignol qui chante au fond des bois,
Avez-vous quelquefois, dans ces heureux moments,
Avez-vous, appuyé sur une jeune amante,
Parcouru les forêts, les vallons et les champs ?
Avez-vous entendu, de sa bouche charmante,
Ce mot qui rend l’amant plus heureux que les rois ?
Ce mot qui guérit tout, les chagrins et les larmes
Qu’on croit toujours entendre une première fois ;
Dans une bouche aimée oh ! Dieu ! qu’il a de charmes !
Avez-vous entendu battre son jeune cœur ?
Avez-vous respiré son haleine embaumée
Et dans un doux transport de votre bras vainqueur,
Serré le sein tremblant de votre bien-aimée ?
Oh ! que je vous méprise, infâmes libertins
Qui prodiguez à tous votre ardente jeunesse,
Qui traînez votre cœur sur tous les grands chemins...
Malheureux ! Redoutez la précoce vieillesse
Qui s’appesantira sur nos fronts décharnés
Et qui vous courbera vers une froide tombe.
Vous direz en mourant : hélas ! étions-nous nés
Pour passer, comme une ombre, au milieu de ce monde ?
Vous avez tout donné pour un plaisir trompeur,
Vous ne connaissez point une douce allégresse,
Vous ne connaissez point ce grand, ce vrai bonheur !
Qu’est devenue, hélas ! votre belle jeunesse ?
L’amour ne vous a point appris ses douces lois
Et vous n’avez jamais, sur la verte pelouse,
Tout seuls et sans témoins dans le fond des grands bois,
Deviné les aveux d’une belle andalouse ;
Jamais vous n’avez dit, plein d’orgueil et d’amour,
Je suis, oh ! Dieu clément ! plus heureux que les anges,
Ma maîtresse est à moi, que bénit soit ce jour !
Ma maîtresse est à moi, que les saintes phalanges,
Oubliant de porter leur encens au seigneur,
Célèbrent ma maîtresse et chantent mon bonheur.
Yvetot, 1867