Guy de Maupassant : Rêverie au clair de lune. Poème publié dans Pages retrouvées de Guy de Maupassant, G. Delaisement, Les Amis de Maupassant, 1962, p. 18.

Rêverie au clair de lune

Quand tout semble dormir dans l’immense nature,
Quand l’univers entier est pensif et sans voix,
À l’heure où l’on n’entend que l’onde qui murmure
Et le doux rossignol qui chante au fond des bois,
Avez-vous quelquefois, dans ces heureux moments,
Avez-vous, appuyé sur une jeune amante,
Parcouru les forêts, les vallons et les champs ?
Avez-vous entendu, de sa bouche charmante,
Ce mot qui rend l’amant plus heureux que les rois ?
Ce mot qui guérit tout, les chagrins et les larmes
Qu’on croit toujours entendre une première fois ;
Dans une bouche aimée oh ! Dieu ! qu’il a de charmes !
Avez-vous entendu battre son jeune cœur ?
Avez-vous respiré son haleine embaumée
Et dans un doux transport de votre bras vainqueur,
Serré le sein tremblant de votre bien-aimée ?
Oh ! que je vous méprise, infâmes libertins
Qui prodiguez à tous votre ardente jeunesse,
Qui traînez votre cœur sur tous les grands chemins...
Malheureux ! Redoutez la précoce vieillesse
Qui s’appesantira sur nos fronts décharnés
Et qui vous courbera vers une froide tombe.
Vous direz en mourant : hélas ! étions-nous nés
Pour passer, comme une ombre, au milieu de ce monde ?
Vous avez tout donné pour un plaisir trompeur,
Vous ne connaissez point une douce allégresse,
Vous ne connaissez point ce grand, ce vrai bonheur !
Qu’est devenue, hélas ! votre belle jeunesse ?
L’amour ne vous a point appris ses douces lois
Et vous n’avez jamais, sur la verte pelouse,
Tout seuls et sans témoins dans le fond des grands bois,
Deviné les aveux d’une belle andalouse ;
Jamais vous n’avez dit, plein d’orgueil et d’amour,
Je suis, oh ! Dieu clément ! plus heureux que les anges,
Ma maîtresse est à moi, que bénit soit ce jour !
Ma maîtresse est à moi, que les saintes phalanges,
Oubliant de porter leur encens au seigneur,
Célèbrent ma maîtresse et chantent mon bonheur.
Yvetot, 1867