Guy de Maupassant : Jadis. Texte publié dans Le Gaulois du 13 septembre 1880 sous une première forme, Les conseils d’une grand-mère, puis sous une seconde forme, Jadis, dans Gil Blas du 30 octobre 1883, sous la signature de Maufrigneuse (vous pouvez basculer d’un texte à l’autre en cliquant sur les liens ci-devant et parcourir les variantes en cliquant sur les liens en haut à gauche du texte) ; publié ensuite dans le recueil posthume Le colporteur (pp. 87-97). Il a également été repris dans le supplément littéraire du Figaro du 9 janvier 1892, dans La Vie populaire du 16 octobre 1892 et dans Gil Blas illustré du 30 octobre 1892.
Mis en ligne le 13 octobre 1998.

Dialogues initiés par : tiret - guillemet
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Jadis

Le château, de style ancien, est sur une colline boisée ; de grands arbres l’entourent d’une verdure sombre, et le parc infini étend ses perspectives tantôt sur des profondeurs de forêt, tantôt sur les pays environnants. À quelques mètres de la façade se creuse un bassin de pierre où se baignent des dames de marbre ; d’autres bassins étagés se succèdent jusqu’au pied du coteau, et une source emprisonnée fait des cascades de l’un à l’autre. Du manoir, qui fait des grâces comme une coquette surannée, jusqu’aux grottes incrustées de coquillages, et où sommeillent des Amours d’un autre siècle, tout en ce domaine antique a gardé la physionomie des vieux âges ; tout semble parler encore des coutumes anciennes, des mœurs d’autrefois, des galanteries passées et des élégances légères où s’exerçaient nos aïeules.
Dans un petit salon Louis XV, dont les murs sont couverts de bergers marivaudant avec des bergères, de belles dames en panier et des messieurs galants et frisés, une toute vieille femme, qui semble morte aussitôt qu’elle ne remue plus, est presque couchée dans un grand fauteuil et laisse pendre de chaque côté ses mains osseuses de momie. Son regard voilé se perd au loin par la campagne comme pour suivre à travers le parc des visions de sa jeunesse.
Un souffle d’air, parfois, arrive par la fenêtre ouverte, apporte des senteurs d’herbe et des parfums de fleurs, il fait voltiger ses cheveux blancs autour de son front ridé et des souvenirs vieux dans sa pensée.
À ses côtés, sur un tabouret de tapisserie, une jeune fille, aux longs cheveux blonds tressés sur le dos, brode un ornement d’autel.
Elle a des yeux rêveurs, et, pendant que travaillent ses doigts agiles, on voit qu’elle songe.
Mais l’aïeule a tourné la tête.
« Berthe, dit-elle, lis-moi donc un peu les gazettes, afin que je sache encore quelquefois ce qui se passe en ce monde. »
La jeune fille prit un journal et le parcourut du regard :
« Il y a beaucoup de politique, grand-mère, faut-il passer ?
— Oui, oui, mignonne. N’y a-t-il pas d’histoires d’amour ? La galanterie est donc morte, en France, qu’on ne parle plus d’enlèvements, ni d’aventures comme autrefois ! »
La jeune fille chercha longtemps.
« Voilà, dit-elle, c’est intitulé : “Drame d’amour.” »
La vieille femme sourit dans ses rides.
« Lis-moi cela, dit-elle. »
Et Berthe commença.
C’était une histoire de vitriol. Une femme, pour se venger d’une maîtresse de son mari, lui avait brûlé le visage et les yeux. Elle était sortie des assises acquittée, innocentée, aux applaudissements de la foule.
L’aïeule s’agitait sur son siège et répétait :
« C’est affreux, mais c’est affreux, cela ! Trouve-moi donc autre chose, mignonne. »
Berthe chercha, et plus loin toujours aux tribunaux, se mit à lire : « Sombre drame. » Une demoiselle de magasin, déjà mûre, s’était laissée choir entre les bras d’un jeune homme, puis, pour se venger de son amant dont le cœur était volage, lui avait tiré un coup de revolver.
Le malheureux resterait estropié. Les jurés, gens moraux, prenant parti pour l’amour illégitime de la meurtrière, l’avaient acquittée honorablement.
Cette fois la vieille grand-mère se révolta tout à fait, et, la voix tremblante :
« Mais vous êtes donc fous aujourd’hui, vous êtes fous. Le bon Dieu vous a donné l’amour, la seule séduction de la vie ; l’homme y a joint la galanterie, la seule distraction de nos heures, et voilà que vous y mêlez du vitriol et du revolver, comme on mettrait de la boue dans un flacon de vin d’Espagne ! »
Berthe ne paraissait pas comprendre l’indignation de son aïeule.
« Mais, grand-mère, cette femme s’est vengée. Songe donc, elle était mariée, et son mari la trompait. »
La grand-mère eut un soubresaut.
« Quelles idées vous donne-t-on, à vous autres, jeunes filles, aujourd’hui ? »
Berthe répondit :
« Mais le mariage, c’est sacré, grand-mère. »
L’aïeule tressaillit en son cœur de femme née encore au grand siècle galant.
« C’est l’amour qui est sacré, dit-elle. Écoute, fillette, une vieille qui a vécu trois générations et qui en sait long, bien long sur les hommes et sur les femmes. Le mariage et l’amour n’ont rien à voir ensemble. On se marie pour fonder une famille, et on forme des familles pour constituer la société. La société ne peut pas se passer du mariage. Si la société est une chaîne, chaque famille en est un anneau.
Pour souder ces anneaux-là, on cherche toujours les métaux pareils. Quand on se marie, il faut unir les convenances, combiner les fortunes, joindre les races semblables, travailler pour l’intérêt commun qui est la richesse et les enfants. On ne se marie qu’une fois, fillette, parce que le monde l’exige ; mais on peut aimer vingt fois dans sa vie, parce que la nature nous a faits ainsi. Le mariage ! c’est une loi, vois-tu, et l’amour, c’est un instinct qui nous pousse tantôt à droite, tantôt à gauche. On a fait des lois qui combattent nos instincts, il le fallait ; mais les instincts toujours sont les plus forts, et on ne devrait pas trop leur résister, puisqu’ils viennent de Dieu, tandis que les lois ne viennent que des hommes.
Si on ne parfumait pas la vie avec de l’amour, le plus d’amour possible, mignonne, comme on met du sucre dans les drogues pour les enfants, personne ne voudrait la prendre telle qu’elle est.
Berthe, effarée, ouvrait ses grands yeux ; elle murmura :
« Oh ! grand-mère, grand-mère, on ne peut aimer qu’une fois ! »
L’aïeule leva vers le ciel ses mains tremblantes comme pour invoquer encore le dieu défunt des galanteries.
Elle s’écria, indignée :
« Vous êtes devenus une race de vilains, une race du commun.
Depuis la Révolution, le monde n’est plus reconnaissable. Vous avez mis de grands mots dans toutes les actions, et des devoirs ennuyeux à tous les coins de l’existence ; vous croyez à l’égalité et à la passion éternelle. Des gens ont fait des vers pour vous dire qu’on mourait d’amour. De mon temps on faisait des vers pour apprendre aux hommes à aimer toutes les femmes. Et nous !... Quand un gentilhomme nous plaisait, fillette, on lui envoyait un page. Et quand il nous venait au cœur un nouveau caprice, on avait vite fait de congédier le dernier amant... à moins qu’on ne les gardât tous les deux...
La vieille souriait d’un sourire pointu ; et dans son œil gris une malice brillait, la malice spirituelle et sceptique de ces gens qui ne se croyaient point de la même pâte que les autres et qui vivaient en maîtres pour qui ne sont point faites les croyances communes.
La jeune fille, toute pâle, balbutia :
« Alors les femmes n’avaient pas d’honneur ? »
La vieille cessa de sourire. Si elle avait gardé dans l’âme quelque chose de l’ironie de Voltaire, elle avait aussi un peu de la philosophie enflammée de Jean-Jacques :
« Pas d’honneur ! parce qu’on aimait, qu’on osait le dire et même s’en vanter ? Mais, fillette, si une de nous, parmi les plus grandes dames de France, était demeurée sans amant, toute la cour en aurait ri. Celles qui voulaient vivre autrement n’avaient qu’à entrer au couvent. Et vous vous imaginez peut-être que vos maris n’aimeront que vous dans toute leur vie ? Comme si ça se pouvait, vraiment !
Je te dis, moi, que le mariage est une chose nécessaire pour que la société vive, mais qu’il n’est pas dans la nature de notre race, entends-tu bien ? Il n’y a dans la vie qu’une bonne chose, c’est l’amour.
Et comme vous le comprenez mal, comme vous le gâtez, vous en faites quelque chose de solennel comme un sacrement, ou quelque chose qu’on achète comme une robe.
La jeune fille prit en ses mains tremblantes les mains ridées de la vieille :
« Tais-toi, grand-mère, je t’en supplie. »
Et à genoux, les larmes aux yeux, elle demandait au ciel une grande passion, une seule passion éternelle, selon le rêve nouveau des poètes modernes, tandis que l’aïeule la baisant au front, toute pénétrée encore de cette charmante et saine raison dont les philosophes galants saupoudrèrent le dix-huitième siècle, murmurait :
« Prends garde, pauvre mignonne, si tu crois à des folies pareilles, tu seras bien malheureuse. »
30 octobre 1883