Guy de Maupassant : La trahison de la comtesse de Rhune — Acte troisième. Texte publié en 1927 par Pierre Borel dans Le destin tragique de Guy de Maupassant (pp. 177-210).

Acte troisième

Le théâtre représente la chambre à coucher du comte et de la comtesse de Rhune. Elle est située dans une des tours du château. Au fond, sur une grande estrade, deux énormes lits en chêne, entre lesquels un intervalle de trois mètres environ. Une fenêtre étroite et longue apparaît entre les lits, une autre plus grande à gauche. La muraille du fond est un peu arrondie, suivant la forme de la tour.
Porte à droite et porte à gauche sur le devant de la scène.
La lune se lève vers le tiers de l’acte, éclaire d’abord les deux lits par la fenêtre à gauche, puis seulement l’intervalle qui les sépare par la fenêtre du milieu.




SCÈNE PREMIÈRE

La comtesse, Suzanne d’Églon
La comtesse
Valderose, à présent, m’aime assez. Quand j’aurai
Tendu l’ardeur de son désir exaspéré,
Il ne craindra plus rien et frappera le comte
Comme on tue une bête.
Suzanne d’Églon
 Et vous n’avez point honte ?
La comtesse
La honte n’entre pas aux cœurs comme le mien.
Que t’importe, après tout ? Cet homme ne t’est rien,
Et c’est moi qui mourrai s’il continue à vivre.
Le désir de le voir étendu là m’enivre.
Le voir, le front sanglant, comme un bœuf abattu.
Je hais sa bonté même et jusqu’à sa vertu ;
Je hais sa confiance en moi, son ignorance
Calme de mon mépris pour lui, de ma souffrance
Et de l’amour que j’ai pour l’autre, et le respect,
L’estime dont chacun se pâme à son aspect ;
Mais il m’est odieux surtout parce qu’il m’aime.
Sa tendresse m’emplit d’un dégoût de moi-même.
L’exaspération que j’en ai me poursuit
Tout le jour et me hante encor toute la nuit.
Avec un homme aimé, douce est la servitude,
Son vouloir vous devient une chère habitude ;
Mais, lorsqu’on hait cet homme auquel on appartient,
Qu’on n’est plus qu’une chair à lui, son corps, son bien,
Que tout ce qu’il vous dit vous paraît un outrage,
À force d’en souffrir, il se peut qu’on enrage.
Alors, ainsi que fait un chien baveux qui mord,
Vos paroles, vos yeux, vos mains jettent la mort ;
Et ce soir, quand il mit sa peau contre ma bouche,
J’espérai ce pouvoir de tuer qui me touche ;
Et son corps a frémi sous mon baiser rendu,
Tant il a bien senti que je l’avais mordu.
Suzanne d’Églon
Mais Valderose, en qui votre rage se fie,
Faut-il que cette haine aussi le sacrifie ?
Êtes-vous donc sans cœur, sans pitié, sans pardon ?
Car lui vous aime enfin, madame ; êtes-vous donc
Une femme de marbre ou bien quelque statue
De chair qui fait aimer les hommes et les tue ?
Alors que, poursuivi du forfait accompli,
Il viendra, tout sanglant, aux pieds de votre lit,
Claquant des dents, livide encor de son audace,
Chercher sa récompense entre vos bras de glace,
Et jeter son remords brûlant sur votre sein,
Vous fuirez en criant : « Arrêtez l’assassin ! »
Et vous le livrerez, râlant d’amour, cet homme
Qui vous aime, qui vous aime !
La comtesse
 Je ferai comme
Tu dis. Mais, pour payer le crime consommé,
Une heure il se croira mon amant bien-aimé,
Et lorsqu’à mes côtés on put dormir une heure,
À mon tour j’ai le droit de vouloir qu’on en meure.
Suzanne d’Églon
Ainsi tuer, tuer, toujours tuer ; vos bras
Et vos lèvres font plus de morts que les combats !
Puis, quand on saisira, fou de votre caresse,
Ce misérable enfant, vous, menteuse, traîtresse,
Vous, chaude encor de son baiser, le cœur battant,
Vous courrez à travers le tumulte éclatant
Ouvrir au chef anglais votre amour, et la porte
Qui protège votre hôte et sa royale escorte !
Et vous ne craignez point la vengeance du sang ?
L’homme qu’on tue, après sa mort est plus puissant
Qu’un roi victorieux où passe son armée.
Vous verrez votre vie à tout espoir fermée ;
Vous chercherez en vain assez d’ombre où cacher
Vos remords plus aigus que les traits d’un archer.
Vous sentirez toujours l’enfant qui vous regarde
Dans le jour et la nuit, et vous fuirez, hagarde,
Au fond des bois, hurlant de peur comme les loups.
Adieu !
La comtesse
 Quoi ! tu t’en vas ?
Suzanne d’Églon
 Je vais prier pour vous.
La comtesse
Dieu n’enchaînerait pas ma haine meurtrière.
J’aime, entends-tu ; mon cœur ne craint point ta prière.
J’aime, et dans ce mot-là pitiés, vertus, pudeurs,
Tous les vains sentiments et les fausses grandeurs
Tombent, l’un après l’autre engloutis, comme tombe
Une goutte de pluie en une mer profonde.
Suzanne d’Églon
Eh bien ! soit ! Tuez-le ! Qu’il meure ! J’aime mieux
Le voir mort que vivant d’un amour odieux ;
Mais ne vous livrez pas à lui, c’est trop infâme.
La comtesse
Oh ! tu l’aimes donc ?
Suzanne d’Églon
 Moi ? Non, non, mais je suis femme :
J’ai honte, enfin. Du moins, qu’il meure pur de vous.
La comtesse
Que m’importe cela ? Le voici. Laisse-nous.
Valderose apparaît par la porte de droite. Suzanne d’Églon le regarde fixement pendant qu’il s’approche de la comtesse, mais, comme il ne la voit pas, elle fait un geste désespéré et sort à gauche.




SCÈNE II

La comtesse, Jacques de Valderose
Valderose, très pâle, s’arrête à un pas de la comtesse
et reste debout, immobile, devant elle.
La comtesse
Voilà comme en ton cœur la tendresse s’efface.
Tu n’oses déjà plus me regarder en face.
Jacques de Valderose
Hélas ! c’est mon amour lui-même que je crains.
La comtesse
Certes, le fouet du maître a fait trembler tes reins.
Ton audace blêmit, ta vertu s’effarouche,
Ton cœur est moins fougueux que ne l’était ta bouche.
Jacques de Valderose
Mon cœur vous aime et par ma bouche vous l’a dit.
Mais ce que j’ai souffert pendant ce jour maudit,
Ce que j’ai sangloté, crié, gémi, personne,
Pas même vous qui me broyez, ne le soupçonne.
La comtesse
Je vous sais gré, vraiment, de cet amour discret
Qui gémit en silence et sanglote en secret.
Mais, aux jours de péril, un amour qui se cache
Me paraît bien timide et peut-être un peu lâche.
Jacques de Valderose
Lâche ! que voulez-vous que je fasse ?
La comtesse
 En ce cas,
Un homme un peu hardi ne le demande pas.
Jacques de Valderose
Je ne vous comprends point.
La comtesse, violemment
 Tu n’oses pas comprendre.
Jacques de Valderose
J’ai l’esprit affolé.
La comtesse
 Certes ! et le cœur bien tendre.
Lorsqu’une biche attend aux profondeurs du bois,
On voit les cerfs se battre et se briser leurs bois.
Jacques de Valderose
Mais que voulez-vous dire ?
La comtesse
 Il faut que je vous aide :
Quand on aime une femme, on hait qui la possède.
Jacques de Valderose
Le comte ! mais que faire ? Allez, j’y songe aussi.
La comtesse
Lui n’hésiterait pas s’il te trouvait ici.
Puisqu’on change de rôle, écoute, et comprends vite.
Je ne répète pas la chose une fois dite.
Moi, je n’ai point assez de place dans le cœur
Pour loger deux amours comme un double vainqueur.
Pour que je garde l’un, il faut que l’autre en sorte.
Je ne sais pour chasser le premier qu’une porte :
Celle qu’un poignard ouvre et qu’on ne ferme pas.
Valderose, très bas.
J’avais déjà pensé cette chose tout bas.
La comtesse
Oui, mais l’oserais-tu ?
Jacques de Valderose
 Songez qu’il est mon maître.
La comtesse
Il est aussi le mien.
Jacques de Valderose
 Je serais vil et traître.
La comtesse
Et moi, que suis-je donc ? ne l’est-il pas déjà,
Celui dont la pensée impure partagea
Les plaisirs de son lit ?
Jacques de Valderose
 J’ai juré sur mon âme
D’être son serviteur.
La comtesse
 Et moi d’être sa femme.
Jacques de Valderose
Mais voilà si longtemps que je dors sous son toit.
La comtesse
Oui, mais j’y dormirai désormais avec toi,
Rien qu’à te rendre heureux tout entière occupée.
Jacques de Valderose
Mais c’est à lui, mon bras, mon sang et mon épée
Dont je le dois frapper.
La comtesse
 À qui donc est mon corps ?
À lui, tant qu’il vivra. Mais rien n’est plus aux morts.
Jacques de Valderose
Oh ! le crime est trop grand !
La comtesse
 L’amour absout des crimes.
Les forfaits qu’il inspire en deviennent sublimes.
Toutes les trahisons, toutes les lâchetés,
Sont autant de vertus, autant de voluptés.
Sais-tu pas qu’en son nom, pour des femmes aimées,
On a tué des rois, massacré des armées,
Et plus martyrisé, répandu plus de sang
Qu’on ne le fit jamais au nom du Dieu Puissant ?
Tous deux ont des pardons égaux sur cette terre ;
L’amour ne connaît pas de meurtre ou d’adultère,
Ses plus grandes fureurs s’appellent dévoûment.
Jacques de Valderose
Je n’ose.
La comtesse, très ironique
 Osais-tu pas devenir mon amant ?
Oh ! de quelle pitié pour toi je me sens prise !
Mais de ta lâcheté je ne suis point surprise ;
Car tout homme est ainsi vil et bas et consent
À devenir l’amant quand l’époux est absent.
Mais, quand l’autre revient, apaisant sa fringale,
Il demande humblement une pitance égale,
Trop heureux si, dans l’ombre, on lui jette sa part.
Et derrière la porte il attend le départ
Du mari qu’en ses bras l’épouse indifférente
Caresse par devoir, comme on paie une rente.
Et des gens, tous les jours, font cela sans dégoût !
Qu’importe ? les baisers ne changent pas de goût,
Disent-ils. À la lèvre ils ne font point de tache !
Eh bien, je ne sais pas lequel est le plus lâche
De la femme souillée en ce double forfait,
Ou de l’amant qui sort de son lit satisfait !
Tiens, va-t’en, pauvre enfant, que la crainte terrasse.
Le ciel ne nous a pas faits de la même race.
À la femme il donna l’amour et la beauté
Pour l’homme plein de force et d’intrépidité,
Mais, pour l’homme timide, il fit la femme laide.
Va-t’en ! Quand on est lâche, il n’est point de remède.
Mais, va-t’en ! que veux-tu de moi, si tu n’as point
Ou l’audace de l’âme ou la vigueur du poing ?
C’est que la passion souffle comme une trombe,
Et l’homme qu’elle atteint, ainsi qu’un arbre, tombe
S’il est trop faible encor pour recevoir son choc.
Jacques de Valderose, fort bas.
Quand faut-il le tuer ?
La comtesse
 Avant le chant du coq.
Jacques de Valderose
Cette nuit.
La comtesse
 Tout à l’heure.
Jacques de Valderose, s’agenouillant devant elle.
 Oh ! permettez, madame,
Que cette volonté s’affermisse en mon âme.
On n’ose pas un meurtre avec un front pâli.
Demain, quand je l’aurai dans mon cœur accompli,
Lorsque j’aurai déjà tout fait dans ma pensée,
Lorsque j’aurai sondé l’épouvante glacée
Du sang qui coule et du dernier regard des morts,
Demain, je le tuerai sans trouble et sans remords.
Demain. On frappe mal avec un bras qui tremble.
La comtesse, d’une voix très tendre,
en lui caressant le bout de ses mains.
Nous pourrions dès ce soir passer la nuit ensemble.
As-tu rêvé cela ?
Jacques de Valderose, lui prenant et lui baisant les mains.
 Je le tuerai ce soir.
La comtesse, tendrement,
comme si elle disait des choses amoureuses.
Écoute, ne crains rien, il fallait tout prévoir.
J’ai tout prévu, jusqu’à la peur qui te tourmente.
Ma main mit en son verre une ivresse endormante
Qui le fera tomber et s’assoupir soudain,
Aussi doux à la mort qu’un chevreuil ou qu’un daim.
Tu n’auras qu’à frapper en choisissant la place
Lentement. Ne crains rien, pas un poil de sa face
Ne bougera, pas un de ses membres perclus.
Ton poignard le fera s’endormir un peu plus,
Voilà tout. Je serai tout près, d’ailleurs. Et pense
Que nul n’hésiterait devant la récompense.
Jacques de Valderose
Mais on découvrira le crime, et je serai
Mis à mort ?
La comtesse
 Non, je sais qui je dénoncerai.
Jacques de Valderose
Un autre ? Je ne veux laisser tuer personne
À ma place !
La comtesse
 Quelqu’un qui m’aime et nous soupçonne.
On entend parler et marcher dans la coulisse.
Le comte vient. Va-t’en. Non, entre en cet endroit.
Elle ouvre une espèce de trappe dans la muraille de droite et y pousse Valderose.
Ce passage conduit aux fossés ; c’est étroit
Et bas ; mais l’on n’en peut sortir par d’autre route
Que celle-ci. Du moins, là, je te garde. Écoute,
Tu resteras tout contre la porte, à genoux,
Et lorsque je dirai : « Cher seigneur, dormez-vous ? »
Ce sera l’heure ; va.
Elle referme la trappe sur lui, puis, seule, en revenant au milieu de la scène :
 Quelque soit ton envie !
Tu ne peux m’échapper maintenant, car ta vie
M’assure ton courage.




SCÈNE III

Le comte, La comtesse, Suzanne d’Églon, Pierre de Kersac dans la coulisse.
Le comte à Pierre de Kersac, resté dans la coulisse.
 Oui. Demeurez ici
à Suzanne d’Églon
Maintenant laissez-nous, ma chère enfant. Merci.
Elle sort.




SCÈNE IV

Le comte, La comtesse
La comtesse, lui passant ses bras autour du cou.
Enfin, nous sommes seuls, mon doux Seigneur et Maître,
Votre amour avec vous m’est-il rendu ?
Le comte, grave.
 Peut-être.
La comtesse, avec inquiétude.
Quoi ? Qu’avez-vous ?
Le comte, tendrement, mais un peu vite.
 Je veux dire qu’à ton côté,
Lorsque je suis parti, mon amour est resté.
Où que j’aille, mon cœur auprès de toi demeure.
Pour ne plus nous aimer il faut qu’un de nous meure.
La comtesse, l’entraînant vers l’estrade où sont les lits.
Viens, la nuit sera longue !
Le comte, lentement.
 Autant que tous les jours
Où j’ai souffert, bien longue.
La comtesse
 Et nos baisers trop courts.
Le comte, comme machinalement.
Trop courts.
La comtesse
 Vous chancelez comme ferait un homme
Ivre.
Le comte
 Moi je fléchis sous un poids qui m’assomme.
La comtesse, avec inquiétude.
Quelque chagrin ?
Le comte
 Non, non, c’est un affaissement
Étrange, une torpeur qui depuis un moment
M’enveloppe. Mon œil s’éteint, mon front me pèse,
Mon cœur s’arrête.
La comtesse
 Ce n’est rien, quelque malaise
De fatigue.
Le comte
 Mon corps, mon esprit, tout s’endort.
Comme certains sommeils ressemblent à la mort.
La comtesse
À la mort ? Oui.
Le comte
 Je veux lutter.
La comtesse, le conduisant vers son lit où il s’étend tout habillé.
 Dormez, mon Maître.
Le comte, sur son lit.
Que le sommeil est bon ! Que vois-je à la fenêtre ?
La comtesse
C’est la lune.
Le comte
 Elle a l’air de regarder ici.
Éveillez-moi dès l’aube.
La comtesse
 Oh ! n’ayez nul souci ;
J’y penserai.
Le comte, s’endormant.
 J’ai peine à parler, chaque phrase
M’échappe. D’où vient donc ce sommeil qui m’écrase ?
Il me semble qu’il va durer bien longtemps.
Il s’endort.
La comtesse, le regardant.
 Non.
Il sera court. À moins qu’il ne change de nom.
Elle lui prend la main, qui reste inerte ; puis elle redescend, se dépouille de sa robe de chambre en velours noir et apparaît en toilette de nuit toute blanche. Après être remontée sur l’estrade entre les lits, elle regarde le comte endormi.
Il ne reverra plus personne, c’est donc comme
S’il était mort. C’est bien peu de chose qu’un homme.
Elle monte sur son lit et reste appuyée sur un coude à regarder son mari.
Oh ! quel bruit fait mon cœur ! Il bat ces larges coups
Qu’on frappe au flanc des tours. Cher Seigneur, dormez-vous ?
Dormez-vous, cher Seigneur ?
Valderose sort de sa cachette, pâle comme un mort et chancelant.




SCÈNE V

La comtesse, Jacques de Valderose
Valderose, s’avançant péniblement jusqu’au pied du lit de la comtesse.
 J’ai peur, j’ai peur, madame !
Je sens comme une griffe enfoncée en mon âme.
La comtesse, violemment.
Va donc !
Jacques de Valderose
 Je n’ose pas le regarder encore.
La comtesse
Tu le regarderas après, frappe d’abord.
Jacques de Valderose, éperdu.
Oh ! rien qu’une minute.
La comtesse, d’une voix plus douce.
 Eh bien ! soit, rien ne presse.
L’appelant de ses bras.
Viens-t’en. Regarde-moi. Connais-tu cette ivresse
Qui s’élève d’un lit de femme ? As-tu rêvé
Tout ce que peut donner l’amour, et soulevé
Dans ta pensée, un soir, le drap blanc de ma couche ?
As-tu jamais senti deux lèvres sur ta bouche ?
Connais-tu ce baiser profond, plein de sursauts,
Qui vous font tressaillir la moelle dans les os ?
Sinon, tu ne sais pas tout ce qu’on peut commettre.
Elle l’attire. Valderose résiste et veut se retourner vers le comte. Alors elle, violemment.
Aurais-tu peur de moi comme de ce vieux maître
Qui fait trembler ton bras servile, et n’oses-tu
Me toucher plus que lui dans ta lâche vertu ?
Valderose s’abat sur ses lèvres.
Valderose, se relevant.
Assez, je n’en puis plus.
La comtesse
 L’audace te vient-elle ?
Jacques de Valderose
Maintenant que j’ai bu ta caresse mortelle,
Oui, j’en ai.
Le comte, se dressant brusquement
et arrachant le poignard que Valderose tenait à la main.
 Sa caresse est mortelle pour toi.
Appelant d’une voix forte.
Kersac !
Kersac paraît.
 Dis à tous ceux qui dorment sous mon toit
De venir. Et préviens la duchesse elle-même.
Kersac sort.
Le comte, après avoir contemplé quelque temps
sa femme et son amant, comme prenant une résolution.
Aimes-tu cette femme, enfant ? Réponds.
Jacques de Valderose, fort bas.
 Je l’aime.
Le comte
L’aimes-tu d’un amour terrible et sans pardon,
Jaloux et sans pitié, m’entends-tu ? Réponds donc !
Jacques de Valderose, de même.
Oui.
Le comte
 Voici ton poignard, je te le rends ; regarde
Où bat son cœur, et frappe. Enfonce-lui la garde
Dans la chair.
Jacques de Valderose
 Qui ? moi ? moi ?
Le comte
 Si tu l’aimes, oui, toi ;
Ce serait déjà fait si je l’aimais. Pour moi,
Je n’ai plus de fureur, car mon cœur se soulève
De dégoût. Un amant a la haine plus brève,
Le bras plus violent et plus prompt qu’un époux
Sans amour, et resté de son nom seul jaloux.
Ma tranquille justice attend qu’elle soit morte :
De ma main, de la tienne ou d’une autre. Qu’importe !
Tu l’aimes, frappe-la, car elle t’a trompé
Plus que moi. Tu croyais tout son cœur occupé
De ton amour. Son cœur est un terrible abîme.
Ce qu’elle aimait en toi, chétif, c’était ton crime !
T’aimer ?... toi ?... Connais-tu son véritable amant ?
C’est un Anglais... Gautier Romas.
Jacques de Valderose, éperdu, à la comtesse.
 C’est faux... il ment ?
C’est faux...
Le comte
 Je mens ?... Veux-tu savoir de quelle sorte
Elle t’aimait ? L’Anglais l’attend près de la porte.
Après t’avoir livré, trop candide assassin,
Elle gardait pour lui les ardeurs de son sein.
Car tu n’es qu’un enfant dont on se débarrasse
Du pied, comme l’on fait pour cacher une trace.
Et lui guette, l’Anglais, le bruit que font ses pas.
Mais il verra venir quelqu’un qu’il n’attend pas.
Quoi ! tu trembles devant cette prostituée ?
Tu ne l’aimes donc point, car tu l’aurais tuée
Déjà, toi qu’elle emploie à ses complots hideux.
Saisissant violemment les poignets de la comtesse.
Est-ce vrai ?
La comtesse, sautant, debout, hors de son lit.
 Que je vous méprise tous les deux ?
C’est vrai, tout est bien vrai. Triomphez, je l’avoue,
Sans remords dans le cœur et sans rouge à la joue.
Mais lequel est le plus vil et le plus rampant,
Du faible amant craintif qui pleure et se repent,
Ou de l’époux cherchant un autre qui me tue ?
Allons donc, relevez votre morgue abattue !
Ce qui frappe une femme, allons, est-ce l’amant ?
Est-ce l’époux ? Voici ma poitrine. Comment
Auriez-vous peur ? Lequel de nous est le coupable ?
Serait-ce l’amoureux dont le bras n’est capable
D’aucune violence ? ou bien l’homme outragé
Qui crie à son secours et se trouve vengé
S’il voit aux mains d’un autre un peu de sang de femme ?
Je vous épargnerai cette besogne infâme.
La moins vile, c’est moi ! Je n’ai pas peur du sang !
Elle arrache le poignard des mains de Valderose et, après s’être frappée au milieu de la poitrine, elle tombe à la renverse.
Le comte, la regardant à terre.
Le diable qui viendra fouiller ce corps gisant
Se salira les doigts en emportant son âme.




SCÈNE VI

La comtesse de Blois, Suzanne d’Églon, Pierre de Kersac,
Yves de Boisrosé, Luc de Kerlevan, Nobles, Bretons et Français.
Ils entrent précipitamment par la porte de droite. La duchesse tient contre son cœur Suzanne d’Églon qui sanglote.
Le comte de Rhune, à la duchesse.
Ma justice sera bientôt faite, madame.
Deux coupables sont là. L’un a déjà péri.
Oh ! si je ne vengeais que l’outrage au mari,
Je les aurais jetés tous deux par la fenêtre
Dans l’étang, sans rien dire, et sans faire connaître
Ce déshonneur devant tous ceux de ma maison.
Mais il s’agit ici de haute trahison,
Et c’est vous maintenant que la chose regarde.
Pendant que vous dormiez tranquille sous ma garde,
Elle avait...
La duchesse, l’interrompant.
 Je le sais, comte, je sais aussi
De quelle ruse usa la femme que voici
Pour perdre cet enfant. Il a failli, sans doute,
Il a bien mérité la mort ; mais sur sa route,
S’il n’avait point trouvé cet amour malfaisant,
Cette embûche cachée en ce corps séduisant,
Il restait probe et pur. C’est pour elle le crime
Et pour lui le pardon ; car il fut sa victime.
Songez donc qu’une femme avec cette beauté
A le même pouvoir que la fatalité,
Qu’un homme devant elle est toujours un esclave
Qu’une caresse enchaîne et qu’un baiser déprave.
Le comte
Duchesse, vous avez le droit de pardonner ;
Moi, mari, j’ai gardé celui de condamner,
J’en use.
La duchesse
 Faites-lui grâce, je vous en prie.
Le comte
Et comptez-vous pour rien ma tendresse meurtrie,
Le nom terni, l’espoir brisé, le bonheur mort ?
Il me doit tout cela. Qu’il me paie. Ai-je tort ?
La duchesse
Le plus coupable, c’est l’autre amant, son complice.
Le comte
Qu’on me le donne.
La duchesse
 Et vous feriez le sacrifice
De celui-ci ?
Le comte
 Pour l’autre, oh ! oui, mais il attend !
Montrant d’un geste furieux la fenêtre qui est à gauche des deux lits.
Boisrosé ! Kerlevan ! Qu’on le jette à l’étang,
Avec la pierre au col et les deux mains liées.
La duchesse, montrant Suzanne d’Églon, à demi-voix.
Vos vengeances seront par ses larmes pliées ;
Et l’Anglais sera pris tout à l’heure... Attendons.
Jacques de Valderose, fièrement,
avec la voix encore pleine de larmes par moments.
Mais moi, je ne veux point ni pitiés ni pardons.
À la duchesse, montrant le comte.
Votre bonté me touche, et la sienne m’outrage.
Quand il faudra mourir, j’aurai plus de courage
Montrant le corps de la comtesse, puis montrant le comte.
Que devant son amour, ou devant son sommeil.
Tuez-moi, car j’aurai sous l’eau meilleur réveil
À Kerlevan qui lui lie les mains.
Qu’ici. Toi, je te dois un baiser de ma mie.
Montrant le corps de la comtesse.
Va le prendre sans peur... Elle est bien endormie.
Le comte, à Boisrosé et Kerlevan.
Finissez vite.
Suzanne d’Églon, se précipitant aux pieds du comte.
 Oh ! grâce, ayez pitié, pitié :
Car, moi, je l’aime ! Il est à moi, je l’ai gagné.
J’ai tué ma cousine et je l’aimais. Oh ! grâce !
J’ai sauvé votre honneur, celui de votre race.
Oh pitié ! j’ai sauvé la comtesse de Blois.
À tous ceux qui l’entourent.
Vos cœurs sont-ils de pierre, et vos faces de bois
Que vous ne pleurez point ? Sauvez-le. C’est justice.
Je vous ai bien sauvés, moi. J’ai fait sacrifice
De tout ce qu’une femme a gardé de meilleur ;
Des rougeurs de mon front, des pudeurs de mon cœur,
De tout. J’ai donné mon orgueil de jeune fille,
Et perdu votre estime et livré ma famille.
Qu’on me le laisse, ou bien que, liée à son corps,
On me jette avec lui pour que nous soyons morts
Ensemble. Voyez-vous comme je suis infâme ?
Pitié ! Donnez-le-moi, car il a pris mon âme !
Un soldat, ouvrant la porte de droite.
Un prisonnier.
Bertrand du Guesclin entre, suivi d’un prisonnier les mains liées derrière le dos, entre deux gardes.
Du Guesclin
 Voici l’Anglais Gautier Romas.
La duchesse, à Du Guesclin.
Merci, je savais bien qu’il n’échapperait pas
À Bertrand du Guesclin.
Du Guesclin
 J’avais suivi sa trace ;
Je le savais caché près de la porte basse.
Aussitôt qu’a sonné l’heure du rendez-vous,
Je n’eus qu’à le saisir comme l’on prend des loups.
La duchesse, au comte.
Il est mon prisonnier. Nous changeons l’un pour l’autre.
Montrant Valderose, puis montrant Gautier Romas.
Celui-là m’appartient. Comte, voici le vôtre.
Le comte, la face terrible, debout devant Gautier Romas.
Ah ! nous avons tramé des complots assez laids
Venant d’un chevalier, mais dignes d’un Anglais.
Un combat ne vaut point la ruse lâche et sourde,
Et l’amour d’une femme est une arme moins lourde
Qu’une épée, et pourtant meilleure à vos succès.
Indiquant la fenêtre d’un geste furieux.
Vous irez à l’étang, messire, et sans procès.
Boisrosé et Kerlevan s’emparent du prisonnier et le portent vers la fenêtre.
La duchesse, montrant au comte Valderose
agenouillé devant elle et qui lui baise les mains.
Pardon pour cet enfant, comte.
Le comte
 Je lui pardonne.
On entend le bruit du corps de Gautier Romas qui tombe dans l’eau. Le comte se retourne, puis, courant vers les lits, il saisit le corps de sa femme, l’emporte jusqu’à la fenêtre où l’on a jeté l’Anglais et la précipite à son tour.
Le comte, hurlant par la fenêtre au dehors.
Et maintenant, prends-la, félon, je te la donne !
On entend tomber dans l’eau le corps de la comtesse.


Titre
Personnages

Acte premier
scène première
scène II
scène III
scène IV
scène V
scène VI

Acte deuxième
scène première
scène II
scène III
scène IV
scène V
scène VI
scène VII
scène VIII
scène IX
scène X
scène XI

Acte troisième
scène première
scène II
scène III
scène IV
scène V
scène VI